X CONGRESO INTERNACIONAL DE ANTROPOLOGÍA FILOSÓFICA
Teruel, 14-17 de Septiembre de 2010
MENTE Y CUERPO.
PARA UNA ONTOLOGÍA DEL SER HUMANO
COMUNICACIONES
Sección comunicaciones 1C
“Antropología filosófica e Historia de la Antropología”
Coords.: Elena Monzón (Univ. Sevilla); Jacinto Choza (Univ. Sevilla); Juanjo Padial (Univ. Málaga).
16,30 h. – 18,30 h.
Aula 12 Fac. CC.SS y Hum
Anne Staquet (Université de Mons)
S'il
nous semble aujourd'hui normal, voire évident, que la matière peut penser et
que le cerveau, par des processus entièrement matériels, peut produire des idées,
les enchaîner et aboutir à des raisonnements complexes, cette conception nous
paraît souvent assez récente et liée aux développements des sciences et, plus
particulièrement des neurosciences. Or, la possibilité d'une pensée en dehors
d'un principe spirituel d'une nature différente est bien plus ancienne et
remonte déjà à l'Antiquité. L'atomisme de Démocrite, popularisé par Épicure et
Lucrèce, considérait déjà qu'il n'y avait pas à chercher un autre principe hors
de la matière pour expliquer l'entendement. Mais si la physique démocritéenne
conçoit le monde sur base de la seule matière, elle n'explique pas véritablement
comment la pensée s'élabore à partir des atomes et se contente d'affirmer le rôle
déterminant des sens dans le processus cognitif. Les sens sont considérés comme
fiables et c'est sur la perception de ceux-ci que toute connaissance se fonde.
Si c'est bien le corps qui pense, par contre, le passage de la matière à la
pensée est relativement peu expliqué. Il faudra attendre, non pas les développements
récents de le science, mais le début de la modernité, avec le philosophe
anglais Thomas Hobbes, pour voir véritablement expliqué la pensée comme un phénomène
purement matériel. C'est cette première présentation complète de ce phénomène
que je me propose d'exposer ici. Je terminerai en montrant quelques conséquences
de la matérialité de la pensée.
*
Comme
c'est le cas pour les matérialiste antique, pour Hobbes également, toute
connaissance vient des sensations, qui viennent elles-mêmes des corps extérieurs.
Mais ce qui le caractérise et lui donne une place si importante dans
l'empirisme et le matérialisme, c'est, d'une part, le caractère radical de sa
conception et, d'autre part, le détail de son explication de toute phénomène
affectif et spirituel, explication qui n'omet aucune étape.
Le
principe de toute son explication est en fait basé sur le mouvement. Les objets
exercent une pression, directe ou indirecte, sur les organes des sens. Les
nerfs propagent alors cette pression au cerveau ou au c?ur. Cette pression
provoquera un mouvement contraire, de l'intérieur vers l'extérieur : c'est
la sensation. La sensation n'est donc pas le seul fait des objets externes et
n'est par conséquent pas un phénomène passif, mais elle est une réaction face à
cette pression externe et, de ce fait, elle implique une action du sujet.
Cette
non-passivité est importante. C'est elle qui permet d'expliquer véritablement
l'imagination. Dans la conception courante, la sensation est passive et seules
l'imagination et la pensée sont actives, parce qu'elles sont une production du
cerveau indépendante des stimulis externes. Mais une telle considération a deux
défauts: d'abord, elle n'explique pas vraiment ce processus actif du cerveau;
ensuite, elle coupe en quelque sorte la production intellectuelle du monde, de
sorte qu'elle peut aboutir à un idéalisme extrême à la Berkeley.
Rien
de tel chez Hobbes, qui établit une continuité entre la sensation et
l'imagination. Pour expliquer
l'imagination, il recourt au principe d'inertie: « Une fois qu'un corps est
en mouvement, il se meut éternellement, à moins que quelque autre chose ne s'y
oppose »[1]. C'est ce
qui explique que les sensations perdurent même au-delà de la disparition des
objets. L'imagination (Fancy) est
donc une sensation en voie de disparition. Plus le temps passe, plus
l'imagination s'affaiblit. C'est exactement comme les ondes qui se produisent à
la surface de l'eau quand on y jette une pierre:
Une fois qu'un
corps est en mouvement, il se meut éternellement, à moins que quelque autre
chose ne s'y oppose; et ce qui s'oppose à ce mouvement ne peut pas y mettre
entièrement fin en un instant, mais seulement en quelque temps et par degrés.
De même que dans l'eau nous voyons les vagues, même si le vent s'arrête,
pendant longtemps encore ne pas cesser d'ondoyer, de même en va-t-il pour ce
mouvement qui se produit dans les parties intérieures de l'homme lorsqu'il
voit, qu'il rêve, etc., car après que l'objet a été ôté, ou l'?il fermé, nous
gardons encore une image de la chose vue, moins distincte cependant que lorsque
nous la voyons. Et c'est là ce que les Latins appellent imagination […].[2]
Sous l'angle de la sensation, il est question de
l'imagination, alors que du point de vue du phénomène de dégradation, le même
phénomène se nomme souvenir. L'accumulation de souvenirs forme l'expérience.
Tout
comme les sensation et l'imagination, les passions seront aussi considérées
comme des mouvements et elles s'expliquent en parfaite continuité avec les
perceptions. Les passions sont en fait des mouvements internes ou le début des
mouvements volontaires. Les animaux, hommes compris, ont essentiellement deux
types de mouvements : les mouvements vitaux et les mouvements volontaires
tels que la marche, la parole ainsi que tous les autres mouvements qui requièrent
l'assentiment. Ceux-ci exigent aussi l'imagination dans la mesure où ces
actions ont une intention. Avant d'aboutir à une action visible extérieurement,
ces commencements de mouvements internes se nomment efforts (endeavour/conatus). Ce sont ces efforts ou petits mouvements qui constituent
véritablement les passions.
Concevoir
les passions comme des mouvements est essentiel, dans la mesure où les affects
sont ainsi véritablement considérés comme produits par la matière, dont le
principe de fonctionnement est non pas la transformation, mais le mouvement.
A
la base des passions est le désir ou appétit, lequel tend à rapprocher l'homme
de l'objet qui l'attire. Le mouvement de répulsion inverse se nomme aversion.
L'amour, par exemple, est une forme de désir dans lequel l'objet est présent,
tandis qu'il reste absent dans le désir simple. Le mouvement contraire à
l'amour se nomme la haine. Quand un objet ne suscite ni désir ni aversion,
l'immobilité qu'il produit à son égard se nomme dédain ou mépris (contempt). A partir du désir et de l'aversion, mouvements les plus
simples, Hobbes élabore un véritable tableau des passions. C'est la combinaison
des premières passions simples en fonction de diverses opinions, de leur
conjonction, du type d'objets, etc. qui va permettre de comprendre l'ensemble
des passions.
On
ne pourra véritablement comprendre la morale et la politique de Hobbes, si on
n'a pas à l'esprit le caractère matériel et neutre en soi de ces passions. Les
objets des désirs varient non seulement d'un homme à l'autre, mais aussi au
sein d'un même homme en fonction du moment et des dispositions intérieures, de
sorte que le bon et le mauvais ne peuvent être absolus et dépendent des
individus et de leurs désirs du moment. Ainsi, l'homme nommera bon l'objet de
son désir et mauvais celui de son aversion. Le bon et le mauvais sont ainsi
purement relatifs non seulement à chaque personne, mais aussi au moment. Aucune
morale ne pourra donc se fonder sur les valeurs. Leur neutralité a aussi pour
conséquence que les passions ne sont pas à réprimer, car « c'est être mort
que de n'avoir aucun désir »[3].
Mais leur acceptation ne signifie pas dire qu'elles doivent être abandonnées à
elles-mêmes ; il faut les orienter : « non guidées, les passions
sont pour la plus grande part pure folie »[4].
La vie sociale et politique s'appuiera donc sur ces passions – et non sur
le rejet de celles-ci –, mais en les orientant, c'est-à-dire en en
favorisant certaines et en en encadrant davantage d'autres.
Quand
on pense à cette définition fondamentale des passions, en tant que mouvements
internes portant ou non à l'action, on comprend que la volonté fasse également
partie des passions. En effet, les mêmes objets peuvent produire des mouvements
de désir et d'aversion. Ainsi, la délibération est la somme totale de ces
mouvements internes. On parle de délibération, précise Hobbes, parce que le
choix met fin à la liberté. La délibération est donc commune aux hommes et aux
animaux. Dans cette perspective, la volonté n'est plus une faculté proprement
humaine. Elle est simplement, le désir ou l'aversion venant en dernier lors de
la délibération.
On
a donc présents, à partir de la sensation et du mouvement qu'elle produit, tous
les éléments nécessaire pour la pensée: sensation, imagination et volonté ou délibération.
La pensée est donc chez Hobbes du même ordre que les sensations, car elle
consiste en l'enchaînement de sensations ou d'images et de la volonté.
Comme
on le voit, étant de nature passionnelle, la pensée – volonté et délibération
comprises – est, chez le philosophe anglais, commune aux hommes et aux
animaux. Étant aussi capables de sensations et d'affects, les animaux peuvent
en effet exprimer leur volonté et penser. Mais cette pensée sera évidemment
limitée.
En
fait, si Hobbes peut attribuer la pensée aux animaux, c'est parce qu'il établit
une différence importante entre la pensée et le raisonnement. La distinction
tient au langage. En dehors du langage, les facultés mentales consistent en la
sensation, la pensée et l'enchaînement des pensées.[5]
Il ne faut en effet pas confondre les pensées et leur enchaînement et le
raisonnement. L'enchaînement des pensées reste attaché à l'enchaînement des
sensations, car la suite des sensations a produit une suite équivalente d'idées.
L'enchaînement des pensées n'est donc pas véritablement libre: il tient à
l'enchaînement des sensations. Mais une variation est néanmoins possible, dans
la mesure où une même sensation peut être suivie de plusieurs autres. Pour le
dire autrement, si une sensation A a été parfois suivie par une sensation B et
parfois par une sensation C ou D ou E, les idées ou imaginations A qui
correspondent à cette sensation A peuvent précéder les idées B, C, D ou E.
Cependant, si la sensation A n'a jamais été suivie par la sensation Z, les idées
correspondantes à A et Z ne pourront se suivre directement. Le raisonnement,
qui est de l'ordre du calcul, peut par contre être plus libre. Mais pour y
parvenir, il faut passer par le langage.
Pour
bien comprendre la conception de Hobbes, il faut distinguer entre deux niveaux
de langage: les marques et les signes. Au départ, les mots consistent en la
simple dénomination des choses.[6]
Ils sont des marques qui permettent à l'homme de mémoriser plus facilement la
suite de ses pensées. Ces dénominations peuvent s'appliquer à des objets précis,
mais aussi à des ensembles : on les appelle alors des universaux. Ce qui
est universel, ce ne sont évidemment pas les objets eux-mêmes, mais les dénominations:
« […] il n'y a rien d'universel dans le monde, en dehors des dénominations ;
car les choses nommées sont toutes individuelles et singulières »[7].
A ce niveau déjà, ces dénominations permettent le raisonnement, c'est-à-dire
l'addition et la soustraction des idées, mais par contre, étant donné que
chacun a attribué un mot différent à chaque chose, aucune communication n'est
possible. Lorsque les mots deviennent communs à une communauté, Hobbes parle
non plus de marques, mais de signes.
Pour
comprendre la théorie hobbienne du langage, il faut bien garder à l'esprit deux
choses. D'une part, le langage est fondamentalement artificiel et jamais
naturel: il n'y a pas de relation autre qu'arbitraire entre la chose et le son
qui la désigne, que ce soit dans les marques ou dans les signes. Autrement dit,
les mots sont un artifice arbitraire, mais qui peut être partagé. Même si, par
moments, Hobbes parle d'une nature humaine, dans la mesure où le langage est
propre à l'homme et est artificiel, on ne peut parler de naturalisme hobbien.
On est bien du côté des conceptions artificialistes de l'homme.[8]
D'autre
part, le langage est ce qui donne un sens au concept de vérité. En effet, dans
la perspective nominaliste hobbienne, la vérité est une caractéristique non des
choses, mais du langage : « Là où il n'est point de parole, il n'y a
ni vérité ni fausseté. »[9]
Les passions ou la pensée ne peuvent donc, hors du langage, être vraies ou
fausses. S'il faut le langage pour que le concept de vérité ait un sens, c'est
essentiellement au niveau des dénominations que cela se passe. Le but de la
raison (Reason/ratio) ne consiste pas à trouver la vérité des propositions et du
sens des dénominations, mais de passer d'une conséquence à l'autre. Ici encore,
on le voit clairement, le mouvement apparaît comme déterminant.
Ce
qui constitue la volonté dans l'ordre des passions, c'est-à-dire le dernier désir
ou la dernière aversion avant l'acte, correspond, dans l'ordre de la recherche
de la vérité, au jugement, lequel est la dernière opinion avant la prise de
position. Ainsi le doute correspond dans la recherche de la vérité à la délibération
dans le jeu des passions. Mais les passions interviennent aussi dans la raison,[10]
car ce sont elles qui font la différence des esprits : « La cause qui
fait ainsi différer les esprits réside dans les passions : quant à la différence
des passions, elle procède en partie d'une différence dans la constitution du
corps et en partie d'une différence dans l'éducation. »[11]
Les passions vont donc jouer un rôle fondamental non seulement dans la vie
politique, mais aussi dans la recherche scientifique.
*
La
conception de Hobbes est particulièrement radicale, puisque tout ce qui existe
est nécessairement un corps: « Le mot corps,
dans son acception la plus générale désigne ce qui emplit ou occupe un espace
(c'est-à-dire un lieu conçu par l'imagination) déterminé […] Selon cette
acception du mot, substance et corps signifient la même chose: en conséquence,
l'expression substance incorporelle est faite de mots qui, réunis, se détruisent
l'un l'autre, comme si l'on disait corps
incorporel. »[12]
Selon Hobbes, tout ce qui est, est donc nécessairement un corps.
Or,
la conception de la corporéité ou de la matérialité de tout n'est pas sans conséquences
du point de vue religieux. En effet, si tout ce qui est est nécessairement
corps, les esprits et Dieu le sont également. Il faut donc imaginer des esprits
subtils, mais matériels. Dans cette perspective, on pourrait imaginer que
Hobbes croit aux fantômes, à l'existence matérielle des esprits, des anges,
etc.. Pourtant, il laisse ouverte d'autres possibilités. Un esprit peut, en
effet, soit être un corps subtil, soit une vision ou une rêve, soit une
fonction ou une manière de s'exprimer.
Tout
d'abord, l'esprit peut être un corps subtil, invisible ou intouchable. C'est généralement
de la sorte que les personnes les moins éduquées le conçoivent: « Cependant
le vulgaire n'appelle pas corps tout l'univers, mais seulement les parties de
l'univers qu'ils peut apercevoir, par le sens du toucher, comme résistant à sa
force, ou, par le sens qui a les yeux pour organe, comme empêchant ces derniers
de voir plus loin. »[13]
La confusion vient de ce que le commun nomme corps non pas toutes les
substances, mais seulement celles qui peuvent se toucher ou se voir. De sorte
que, pour eux, l'air ou les esprits subtiles ne sont pas des corps, alors qu'à
strictement parler, s'ils existent, ils le sont nécessairement.
Mais
le vulgaire nomme aussi esprit les fantômes ou vision qu'il a. Or, selon
Hobbes, ceux-ci sont des rêves ou des produits de l'imagination pris, à tord,
pour des perceptions.
Et touchant la
matière ou substance des agents invisibles qu'ils imaginaient de la sorte, les
hommes ne purent par la réflexion naturelle rencontrer aucune autre conception
que celle-ci: elle est la même que celle de l'âme humaine, et l'âme humaine est
faite de la même substance que ce qui apparaît au dormeur dans ses rêves, ou
dans un miroir à celui qui est éveillé, apparitions qu'ils prennent, faute de
savoir qu'elle ne sont que des créations de l'imagination [Fancy], pour des
substances extérieures réelles, et, qu'en conséquence, ils appellent des
spectres; ainsi, les Latins les nommaient des imagines ou umbrae, et
les prenaient pour des esprits, c'est-à-dire des corps éthérés et subtiles; et
ils pensaient que ces agents invisibles qu'ils redoutaient leur étaient
semblables, à ceci près qu'ils apparaissaient et disparaissaient à leur gré.
Mais l'opinion selon laquelle de tels esprits étaient incorporels ou immatériels
n'a jamais pu entrer naturellement dans l'esprit d'aucun homme; car, encore que
les hommes puissent mettre ensemble des mots de signification contradictoire,
comme esprit et incorporel, ils ne peuvent néanmoins concevoir l'image de quoi que
ce soit qui y corresponde.[14]
Les rêves se construisent à partir de l'imagination.
Il ne faut donc pas qu'il y ait une perception externe au moment même, mais,
dans le sommeil, les souvenirs peuvent se mouvoir par eux-mêmes: « En
sommes, nos rêves sont l'inverse de nos imaginations du temps de veille: le
mouvement commence à une extrémité quand nous veillons et à l'autre quand nos rêvons. »[15]
De la sorte, quand l'homme ne se rend pas compte qu'il dort, il considère que
les visions qu'il a dans son sommeil correspondent à une perception présente.
Or, s'il y a bien eu, à un moment donné, perception, elle est restée sous forme
de souvenirs, lesquels ont été recomposé sous d'autres formes durant le
sommeil. Le cerveau ne peut donc rien produire sans perception au départ, mais
l'imagination peut reconstruire par la suite des images différentes, par
composition de sensations passées, et dans le sommeil ces images peuvent apparaître
sans qu'aucune sensation n'y corresponde. Mais comme dans la veille toute
sensation correspond à une pression d'un objet externe sur les sens, si la
personne n'a pas conscience de dormir et de rêver, elle va prendre pour des
perceptions des imaginations et, ainsi, considérer qu'un objet matériel externe
est à l'origine de sa vision.
Enfin,
les esprits peuvent aussi être des manières de parler. Hobbes l'exprime de manière
particulièrement claire à propos des anges: « Le nom d'ANGE désigne, d'une
manière générale un messager, et, le
plus souvent, un messager de Dieu. Et
Messager de Dieu désigne tout ce qui fait connaître que Dieu est présent d'une
manière qui sort de l'ordinaire, autrement dit, qu'il manifeste son pouvoir
d'une manière qui sort de l'ordinaire, et particulièrement par un rêve ou une
vision. »[16] Dans ce
cas, on parle d'ange chaque fois que l'on veut signaler que Dieu envoie un
message à l'homme de manière inaccoutumée, c'est-à-dire chaque fois qu'il
s'exprime autrement que par la raison naturelle, mode d'expression le plus sûr
de Dieu aux hommes. L'ange, pas plus que les esprits, n'existe donc pas en tant
que corps externe. Il est une vision par laquelle Dieu envoie un message aux
hommes. Sans nier directement l'existence des esprits, Hobbes parvient à donner
un sens tout à fait différents de ceux-ci. Et, s'il y parvient, c'est grâce à
sa conception radicale de la matérialité de tout corps et de la pensée.
Mais
ce qui vaut pour les esprits peut-il valoir de la même manière pour Dieu ?
Comment concevoir Dieu comme un corps subtil, une vision ou une fonction sans
nier en même temps son existence ? Reprenons les trois conceptions possibles
des esprits et voyons si elles peuvent s'appliquer à Dieu.
Considérer
Dieu comme un corps subtil intouchable et invisible n'est pas réellement
possible, du moins hors d'un panthéisme. En effet, ce qui caractérise les
corps, c'est l'espace qu'ils occupent. Considérer Dieu comme un corps subtil
revient donc à lui attribuer un lieu. Certes, la croyance populaire place Dieu
au ciel, mais cette vision ne tient pas à la réflexion. Non seulement il
faudrait pouvoir déterminer où Dieu est au ciel et le soumettre aux lois de la
nature comme tous les autres corps, mais surtout cela implique que Dieu n'est
pas infini, puisque les êtres humains et sa création dans son ensemble doivent
aussi occuper un espace. Autrement dit, le simple fait que Dieu occuperait un
espace implique qu'il ne peut être infini, sinon tout serait Dieu et l'homme ne
s'en distinguerait pas davantage que la création. Or, un Dieu fini, comme l'idée
d'un Dieu matériel l'impose, est une négation de la divinité au sens chrétien,
le Dieu devant être unique, infini et éternel.
Le
concevoir comme une vision n'est guère plus acceptable, puisqu'alors Dieu
serait une création dans l'imagination endormie. Cela reviendrait à dire que
l'homme a créé Dieu et, qui plus est, qu'il ne peut concevoir Dieu que parce
qu'il n'est pas toujours capable de différencier ses visions à l'état de veille
ou de sommeil. Dans cette perspective, Dieu n'a en effet pas d'existence
propre, il est en fait une élucubration fallacieuse de l'esprit humain.
Reste
à le considérer comme une fonction. Et on peut en un sens considérer que le
philosophe assimile Dieu à la fonction d'obéissance. Quand il affirme, en effet
que l'obéissance suffirait si elle était parfait et qu'il ne faut même pas
croire à cette unique article « Dieu est le Christ », on peut en
effet en tirer une telle interprétation: « Tout ce qui est NÉCESSAIRE au salut est contenu dans deux vertus:
la foi dans le Christ et l'obéissance aux lois. Cette dernière, si
elle était parfaite, nous suffirait. »[17].
Si l'obéissance suffit au salut, on peut donc en inférer que Dieu consiste dans
la fonction d'obéissance.[18]
Mais se pose alors la question de la personne à qui obéir. S'il s'agissait,
comme on pourrait l'imaginer, de l'obéissance à Dieu, sa conception ne serait
pas encore si inacceptable. Mais si Dieu se réduit à la fonction d'obéissance,
l'obéissance qui est due ne peut être à Dieu. Et la lecture du philosophe
montre bien que l'obéissance doit s'exercer envers le souverain ou, ce qui
revient au même, envers sa raison naturelle. Une telle obéissance est pas
contre beaucoup moins acceptable dans une conception chrétienne, même
anglicane, puisqu'elle transforme tant la notion de Dieu qu'elle en vient à
l'assimiler à la raison naturelle, ce qui peut être vu comme une négation pure
et simple de Dieu. Il ne s'agit pas ici de prétendre qu'il n'existe pas de Dieu
chez Hobbes, ce qui demanderait un examen bien plus approfondi. Mais il y a des
raisons de soupçonner qu'il transforme tellement radicalement la notion de
Dieu, qu'il cesse d'être un Dieu au sens chrétien du terme.
Si
Hobbes est le premier à concevoir précisément comment la matière pense, sa
conception radicale de la matérialité de tout ce qui existe remet donc aussi
fondamentalement en cause la conception de Dieu et la religion. En ce sens, son
matérialisme est donc complet et total.
[1] Hobbes, Léviathan, tr. fr. de François Tricaud,
Paris, Dalloz, 1999. Suivant en cela l'usage, j'indique la partie de l'?uvre en
chiffre roman, puis le chapitre en chiffre arabe. Ce qui donne ici: I, 2, p.
14.
[2] Léviathan, I, 2, pp. 14-15.
[3] Léviathan, I, 8, p. 70.
[4] Léviathan, I, 8, p. 72.
[5] S'il
y a un langage chez les animaux, il est d'un autre ordre, puisque les bêtes se
contentent d'exprimer leurs passions.
[6] Tant
dans le Léviathan que dans le De
Homine, Hobbes envisage d'abord le langage comme un cadeau de Dieu aux
hommes. Néanmoins, comme avec la chute de la tour de Babel le langage a été
perdu, la situation humaine est la même que s'ils ne l'avaient jamais reçu et
le langage est bien de l'ordre de l'artifice humain.
[7] Léviathan, I, 4, p. 29.
[8] La
perspective de Clément Rosset me semble ainsi bien plus juste que celle que défend
Dominique Weber. Cf. Clément Rosset, L'anti-nature.
Éléments pour une philosophie tragique, Paris, PUF, 1973 et Dominique
Weber, « Hobbes, d'Holbach et la nature humaine : de la métaphysique à
l'anthropologie ? » Corpus,
n° 57, 2009, pp. 9-28.
[9] Léviathan, I, 4, p. 31.
[10] Dans
Elements of Law, Hobbes précise même
que le discours a aussi les passions comme source : « Les
passions humaines, qui commencent tous les mouvements volontaires, commencent
les paroles, qui sont les mouvements de sa langue. » Je cite le texte
d'après la traduction d'Arnauld Milanèse parue aux éditions Allia de Paris en
2006. Je signale en chiffre romain la partie du texte, en chiffre arabe après
le chapitre, puis le paragraphe et la page. Ici I, 5 § 14, p. 55.
[11] Léviathan, I, 8, p. 69. L'idée est présentée quasiment dans
les mêmes termes dans De la nature
humaine : « La différence entre les esprits a donc son origine dans
les différentes passions, et les différentes fins auxquelles leur appétit les
conduit. » I, 10; § 2, p. 79. Tout le chapitre 10 est consacré à l'analyse
de ce qui constitue ces différences. Dans le De Homine, c'est essentiellement sur la différence des caractères
que s'arrête Hobbes. Il l'analyse en détail. Le chapitre XIII y est consacré et
les raisons de cette diversité humaine est la suivante : « Les caractères,
c'est-à-dire les penchant des hommes à des fins déterminées, découlent de six
sources : du tempérament physique, de l'expérience, de l'habitude, des
biens de la fortune, de l'opinion qu'on a de soi, des maîtres. Ces traits
variant, les caractères aussi varient. » ch. XIII, § 1.
[12] Léviathan, III, 34, pp. 418-419.
[13] Léviathan, III, 34, p. 419.
[14] Léviathan, I, 12, p. 106. Le texte latin est encore plus
explicite si c'est possible: « Et touchant la matière ou substance des
agents invisibles qu'ils imaginaient de la sorte, les hommes ne purent par la réflexion
naturelle rencontrer aucune autre conception que celle-ci: elle est la même que
celle de l'âme humaine, et ils pensèrent que la substance de l'âme humaine est
semblable à ces apparences d'hommes ou d'autres corps qui se montrent en rêve
ou dan sles miroirs; et faute de savoir que ces apparence ne sont que des
phantasmes, ils en firent des substances réelles, mais subtiles, et c'est pour
cette raison qu'ils les appelaient esprits
[spiritus]. Les esprits sont en effet
des corps très subtils. Tels furent les agents
invisibles des païens, autrement dit, leurs dieux et leurs démons. Mais
parce qu'ils avaient coutume d'apparaître et de s »évanouir tour à tour à
la manière des phantasmes, on préféra les appeler spectres et ombres [spectra
& Vmbra], plutôt qu'esprits et substances: on pensait cependant que c'était
des corps. Mais que la même chose puisse être esprit et incorporelle [Incorporea], cela n'est pas
intelligible. Un esprit est en effet déterminé, au point de vue du lieu et de
la configuration, par ses limites et par sa grandeur propre: c'est donc un
corps, quelque subtil et imperceptible qu'il puisse être. »
[15] Léviathan, I, 2, p. 16.
[16] Léviathan, III, 34, p. 425.
[17] Léviathan, III, 43, p. 606.
[18] J'ajouterais
pour être complet, mais je ne développerai pas davantage car ce n'est pas mon
propos ici, que la notion de Dieu peut aussi chez Hobbes se concevoir en
rapport avec sa théorie de la perception comme l'arrière-fond duquel se détache
tout ce qui peut se voir ou se percevoir.